Depuis quelques mois, c'est difficile de ne pas remarquer le rythme auquel les plateformes de crowdlending lancent leurs propres produits d'épargne liquide. Coup sur coup, en l'espace de quelques semaines à peine, avec des précurseurs qui ouvraient déjà la voie depuis plusieurs années. Cette accumulation soulève une question que je me pose de plus en plus sérieusement, en tant qu'investisseuse dans ce secteur depuis des années. Est-ce que cette vague ne marque pas le début de la fin des rendements élevés qui ont fait la réputation du crowdlending.
Ma position sur cette vague de produits liquides
Sur mon propre portefeuille, je ne suis pas complètement passée à côté de cette tendance. J'ai une petite réserve sur Go&Grow, et j'ai testé iuvoSAVE avec moins de 1000 euros, histoire de voir ce que ça donnait. Mais il faut dire que ces deux lignes restent marginales chez moi. L'essentiel de ma stratégie en crowdlending continue de tourner autour du prêt classique, notamment via iuvo Group, où le rendement reste nettement supérieur.
C'est justement ce contraste qui m'interpelle dans ce qui se passe en ce moment sur le secteur.
Prends Bondora : la plateforme a progressivement abandonné ses produits de sélection de prêts individuels pour ne garder que Go & Grow, au point que l'entité qui porte le produit a été scindée du groupe en avril 2026 et opère désormais sous sa propre marque, Go&Grow OÜ. Iuvo Group offre les deux, mais communique beaucoup plus sur son iuvoSAVE que sur ses prêts p2p. Creditstar, la maison derrière Lendermarket, a suivi le mouvement avec Monefit SmartSaver. Et depuis, ça pullule.
Et plus récemment, voir Modena, Twino et son Flexi, puis Robocash et Debitum sortir en même temps deux produits au nom presque identique, Robo Flow et Debitum Flow, ça sent moins l'innovation isolée que la course collective à l'épargne "à haut rendement".
Et ça m'amène à cette question que j'ai envie de poser : est-ce que cette généralisation des produits liquides ne prépare pas, tout doucement, la disparition des rendements élevés qui ont fait la réputation du crowdlending face aux placements traditionnels. Attention, c'est une spéculation pure de ma part, mais le mouvement mérite qu'on s'y arrête.
Perso, j'espère beaucoup me tromper parce que ça m'obligerait à laisser tomber le crowdlending, ou du moins à y réduire très largement mon exposition pour chercher d'autres leviers de rentabilité.
Le mouvement en chiffres
Le pionnier, c'est Bondora avec Go&Grow, lancé en 2018 : rendement visé à 6% par an, versé chaque jour, sans durée de blocage, accessible dès 1 euro. Le produit a eu un tel succès qu'il a fini par remplacer les produits classiques de sélection de prêts, au point que depuis avril 2026, l'entité qui le porte opère sous sa propre marque, Go&Grow OÜ, indépendamment du groupe Bondora.
Iuvo Group a suivi la même logique avec iuvoSAVE, rendement visé jusqu'à 7%, un placement automatique sans sélection de prêts.
Fin 2022, Creditstar, la maison mère de Lendermarket, a lancé Monefit SmartSaver, avec un rendement visé autour de 7,5%, sans frais ni durée de blocage.
En 2025, Modena est arrivée avec un fonctionnement comparable : dépôt, gestion automatique, versement mensuel des intérêts.
En avril 2026, Twino a lancé Flexi, un rendement fixe à 6% par an calculé quotidiennement, sans blocage, plafonné à 10 000 euros par investisseur. Ce qui distingue Flexi des autres, c'est que c'est le premier produit de ce type à fonctionner dans un cadre réglementé MiFID II, avec un prospectus approuvé.
Et début septembre 2026, à quelques jours d'intervalle, Robocash et Debitum ont chacune sorti leur propre version. Robocash avec Robo Flow : 6% par an, calcul hebdomadaire, sans montant minimum ni blocage, marché secondaire dédié. Debitum avec Flow : 8% par an, intérêts quotidiens, sortie anticipée via une file d'attente. Même nom presque à la virgule près, sortie quasi simultanée. Ce n'est plus une coïncidence, c'est un signal.
Pourquoi maintenant, à mon avis
Ce n'est pas un hasard si cette vague arrive précisément maintenant. Du côté des épargnants, l'aversion au risque n'a jamais été aussi forte en France. Selon le baromètre 2026 de l'épargne réalisé par l'Ifop pour Altaprofits, 79% des épargnants français privilégient des produits sans risque même si ça veut dire accepter un rendement plus faible, un chiffre en hausse par rapport aux années précédentes. Et les données de la Banque de France confirment cette tendance à grande échelle : le taux d'épargne financière des ménages français a atteint 9,1% fin 2025, son plus haut niveau depuis le début de la série statistique en 1950 hors période Covid, avant de grimper encore à 9,5% au premier trimestre 2026.
Cette prudence n'est pas propre à la France. En Allemagne, marché principal de pas mal de ces plateformes baltes, le taux d'épargne financière atteint même 10,3% sur la même période, et le Tagesgeld reste l'un des placements préférés des ménages, juste derrière l'immobilier. Le comportement d'épargne y reste décrit comme majoritairement conservateur et orienté vers la sécurité. Autrement dit, la demande de fond qui pousse ces produits liquides ne vient pas seulement de France, elle traverse tout le bassin d'investisseurs de ces plateformes.
Côté plateformes, la logique est tout aussi claire. Un produit liquide type Go&Grow ou Flow attire un public beaucoup plus large que le crowdlending classique, qui demande de sélectionner ses prêts, de comprendre les garanties, d'accepter un blocage de plusieurs mois. En simplifiant à l'extrême, les plateformes captent une clientèle qui n'aurait jamais mis un centime sur un prêt participatif classique, mais qui accepte volontiers de placer son épargne de précaution sur un produit qui ressemble, en apparence, à un livret bancaire. Sauf que ce n'en est pas un : les garanties derrière sont celles du crowdlending, pas celles d'un compte épargne réglementé ou de la garantie des dépôts.
Le souci, c'est que cette course à l'épargne facile crée une pression à la baisse sur les taux. Les produits historiques comme Go&Grow plafonnent à 6%, quand le crowdlending classique reste à deux chiffres sur pas mal de plateformes. Plus le secteur mise sur ces produits liquides pour capter du volume, plus il risque de standardiser ses rendements vers le bas, au détriment de ce qui faisait justement l'attrait du crowdlending face à l'épargne traditionnelle.
Ce que ça change vraiment pour le rendement et la diversification
Sur le papier, l'écart de rendement ne paraît pas énorme. Entre les 6% de Go&Grow, Robo Flow ou Twino Flexi et les 7,5% de Monefit SmartSaver ou les 8% de Debitum Flow, on reste dans une fourchette resserrée. Mais rapporté au crowdlending classique, où pas mal de plateformes affichent encore des rendements à deux chiffres, l'écart devient significatif sur la durée. Mettre 10 000 euros sur un produit liquide à 6% plutôt que sur un prêt classique à 11%, c'est renoncer à 500 euros par an, chaque année, pour le confort de pouvoir sortir du jour au lendemain. Et je ne parle même pas de l'impact des intérêts composés sur plusieurs années, où cet écart se creuse encore plus vite qu'on ne l'imagine.
Le rapport rendement-risque me paraît lui aussi déséquilibré. On reste en crowdlending, ces solutions liquides s'appuient sur des prêts en crowdlending, donc le risque inhérent est le même. Tu es moins rémunérée pour un risque équivalent. Tu paies la simplicité et la liquidité, certes, mais le prix me semble discutable. En rapport rendement-risque pur, ça reste moins intéressant que les prêts classiques à mon sens.
Ce confort a un coût, et il vaut le coup de se demander s'il est toujours justifié. Si l'argent placé sur ces produits liquides correspond à une vraie réserve de précaution, celle que tu ne veux jamais voir bloquée, le renoncement au rendement a du sens. Mais si c'est du capital que tu n'auras pas besoin de toucher avant plusieurs années, le payer aussi cher pour une flexibilité que tu n'utiliseras jamais n'a pas grand intérêt.
L'autre point à surveiller, c'est la fausse impression de diversification. Un produit liquide reste adossé aux prêts de son propre groupe : Go&Grow finance les crédits Bondora, Monefit SmartSaver finance les crédits Creditstar, Robo Flow finance les crédits Robocash. Répartir ton épargne de précaution entre plusieurs de ces produits te donne l'impression de diversifier, mais si tous ces groupes sont exposés aux mêmes dynamiques de marché, un choc sur le crédit à la consommation en Europe les touchera au même moment. La liquidité, ce n'est pas de la diversification. Ce sont deux choses différentes, et les confondre peut donner une fausse sécurité.
Conclusion
Cette vague de produits liquides ne signe pas la fin du crowdlending à rendement élevé, mais elle dessine peut-être une tendance de fond à surveiller de près. Si de plus en plus de plateformes suivent l'exemple de Bondora et basculent vers ce type de produits, au détriment des offres à rendement élevé, c'est tout le paysage du crowdlending qui pourrait s'en trouver redéfini d'ici quelques années. Le vrai choix aujourd'hui n'est pas entre liquidité et rendement dans l'absolu, c'est de savoir ce que tu attends de chaque euro que tu places : une réserve disponible tout de suite, ou un capital que tu peux te permettre de bloquer pour aller chercher mieux. Si Go&Grow ou l'un de ces nouveaux produits te tente pour sa simplicité, jette un œil à mon comparatif des cinq alternatives à Bondora Go&Grow, tu y trouveras de quoi affiner ton choix avant de te lancer.
